L’actu arabe en un clin d’œil

« Après tout le travail effectué par les États-Unis pour tenter de résoudre cette situation très complexe, tous ces pays devraient être obligés, au minimum, de signer simultanément les accords d’Abraham. »

La déclaration de Donald Trump, formulée fin mai en marge des discussions américaines avec l’Iran, a surpris jusque parmi les partenaires arabes traditionnels de Washington. Le président américain a laissé entendre qu’un futur équilibre régional pourrait passer par une normalisation des relations entre Israël et de nouveaux États arabes et musulmans.

Depuis le déclenchement de la guerre à Gaza en octobre 2023, le rapprochement entre Israël et plusieurs capitales arabes s’est nettement ralenti. L’Arabie saoudite, qui apparaissait encore comme le prochain grand candidat à une normalisation historique avec Israël, a mis ce dossier entre parenthèses.

« Terre contre paix »

Mais au-delà du choc provoqué par la guerre, l’idée d’un rapprochement israélo-arabe ne date pas d’hier. Depuis près d’un demi-siècle, le Moyen-Orient oscille entre confrontations ouvertes, diplomatie discrète et accords de paix qui ont progressivement redessiné la région.

Pendant plusieurs décennies après la création d’Israël en 1948, la majorité des États arabes ont refusé toute reconnaissance diplomatique de l’État hébreu. Les guerres de 1948, 1967 puis 1973 structurent durablement les dynamiques régionales. À partir des années 1970 émerge toutefois une doctrine diplomatique appelée « la terre contre la paix » : Israël accepte des retraits territoriaux en échange d’une reconnaissance politique et de garanties sécuritaires.

Lorsque le président égyptien Anouar el-Sadate se rend à Jérusalem en 1977, le geste paraît impensable. Aucun dirigeant arabe ne s’était jusque-là rendu officiellement en Israël. Deux ans plus tard, sous médiation américaine, l’Égypte et Israël signent les accords de Camp David. Le texte prévoit notamment le retrait israélien progressif du Sinaï, occupé depuis 1967, en échange de la reconnaissance officielle d’Israël par Le Caire et de garanties sécuritaires.

Pour Israël, il s’agit d’une percée stratégique majeure : le plus grand pays arabe sort du cycle des guerres conventionnelles. Pour Sadate, le coût politique sera immense. L’Égypte est suspendue de la Ligue arabe et le président égyptien est accusé d’avoir rompu le front du refus. En octobre 1981, deux ans après la signature du traité, Sadate est assassiné lors d’un défilé militaire au Caire par des militaires islamistes opposés à sa politique de paix avec Israël.

Malgré ce traumatisme, le traité survit et demeure aujourd’hui encore l’un des piliers de l’architecture sécuritaire régionale. Les relations israélo-égyptiennes se sont progressivement approfondies, notamment autour de la coopération énergétique et gazière en Méditerranée orientale.

Le deuxième accord majeur intervient avec la Jordanie en 1994. Le traité de Wadi Araba stabilise durablement les frontières, organise le partage de ressources hydrauliques et institutionnalise une coopération sécuritaire devenue essentielle pour les deux pays.

Les Accords d’Abraham et la recomposition régionale

Pendant longtemps pourtant, les relations israélo-arabes ne se limitent pas aux seuls traités. Dès les années 1990, plusieurs États ouvrent des canaux plus pragmatiques. Le Qatar établit en 1996 des relations commerciales avec Israël dans le contexte du processus d’Oslo. Ces liens restent limités mais symboliques : en 2007, l’ancien Premier ministre israélien puis président Shimon Peres effectue une visite officielle à Doha. Le bureau commercial israélien sera finalement fermé après la guerre de Gaza de 2008–2009. Les deux pays continuent d’entretenir des relations officieuses, notamment pour les questions de médiation au sujet du conflit à Gaza.

La Mauritanie va plus loin en reconnaissant officiellement Israël en 1999, devenant alors l’un des rares pays arabes à franchir ce pas. Mais Nouakchott suspend ses relations en 2010 dans le sillage des tensions autour du conflit palestinien.

L’arrivée des accords d’Abraham marque un tournant. Les Émirats arabes unis, Bahreïn, le Maroc puis le Soudan normalisent leurs relations avec Israël dans un cadre qui rompt avec l’ancienne doctrine de « la terre contre la paix ». Sous l’égide de la première administration Trump, les Etats-Unis entendent reconfigurer le Moyen-Orient à travers un axe sécuritaire opposé à l’influence iranienne. La normalisation devient de facto un levier géopolitique assumé.

Pour les Émirats, le rapprochement avec Israël ouvre un accès renforcé aux technologies militaires, au renseignement, à la cybersécurité et aux capacités de défense avancées. Cette dimension sécuritaire est devenue particulièrement visible lors de la récente confrontation régionale de mars et avril 2026.  Plusieurs sources ont rapporté une coordination étroite entre Tel-Aviv et Abou Dhabi sur les questions de défense aérienne, d’alerte précoce et de partage de renseignement, les Émirats apparaissant comme l’un des partenaires régionaux ayant le plus bénéficié de cette architecture sécuritaire émergente.

Bahreïn suit une logique comparable tout en consolidant son partenariat stratégique avec Washington.

Le Maroc inscrit quant à lui sa normalisation dans une équation diplomatique spécifique : en échange, les États-Unis reconnaissent la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Cette normalisation va davantage tendre les relations avec son voisin algérien.

Le Soudan, alors engagé dans une transition politique après la chute d’Omar el-Béchir, obtient de son côté une levée progressive de son isolement international et sa sortie de certaines listes de sanctions américaines.

Des pourparlers avec le voisinage proche

L’attaque du 7 octobre puis la guerre à Gaza ont profondément ralenti cette dynamique. L’Arabie saoudite a gelé les discussions qui étaient en cours avec Israël et Washington. Plusieurs pays ont depuis durci leur rhétorique, la cause palestinienne demeurant fédératrice pour la rue arabe. Pour autant, aucun des États ayant signé les accords d’Abraham n’est revenu sur sa décision. Dans le même temps, Israël continue de chercher des ouvertures dans son voisinage proche.

En effet, les relations avec le Liban ne date pas d’hier. Au cœur de la guerre civile libanaise et après l’invasion israélienne de 1982, Tel-Aviv et Beyrouth signent en 1983 un accord sous médiation américaine visant à mettre fin à l’état de guerre et organiser le retrait des forces étrangères présentes sur le territoire libanais. L’accord ne survivra pas aux équilibres internes du Liban, à l’opposition syrienne et aux divisions politiques libanaises. Il est officiellement annulé l’année suivante.

Dans le sillage de la recomposition régionale après le 7 octobre 2023 et des affrontements dans le sud du Liban contre le Hezbollah, des négociations entre Beyrouth et Tel-Aviv ont repris sous médiation américaine. Dans un premier temps, les pourparlers visent à mettre fin aux actions de la milice chiite et à obtenir un retrait progressif de l’armée israélienne du territoire libanais.

En Syrie, les relations avec Israël ont également été marquées par des tentatives diplomatiques. Sous Hafez el-Assad, Damas et Tel-Aviv ont engagé à plusieurs reprises des négociations indirectes autour du plateau du Golan, occupé par Israël depuis 1967. Malgré des cycles de discussions, notamment dans les années 1990 sous médiation américaine, aucun accord final n’a été trouvé, la question du retrait total israélien restant un point de blocage central. Aujourd’hui, le contexte a évolué. Le nouveau pouvoir syrien dirigé par Ahmed el-Chareh adopte une posture plus pragmatique, ouverte à des arrangements sécuritaires limités. Des contacts indirects, notamment à Bakou et Abou Dhabi, visent à explorer un cadre de stabilisation autour du Golan, centré sur des mécanismes de désescalade et de sécurité régionale, sans reconnaissance politique formelle à ce stade.

Haftar, Somaliland, Kurdistan, les liens officieux de Tel-Aviv

Israël entretient des relations non officielles avec le Kurdistan irakien depuis les années 1960, dans une logique d’équilibre régional face à Saddam Hussein puis à l’influence iranienne. Après 2003, ces contacts se seraient intensifiés, notamment dans les domaines du renseignement et de la sécurité, Erbil étant parfois décrit comme un point d’observation stratégique vis-à-vis de l’Iran. Ces liens, jamais reconnus officiellement, restent discrets et prudents afin de ne pas fragiliser les relations entre Erbil, Bagdad et les pays voisins.

En Libye, les relations avec Israël restent officieuses et indirectes, principalement autour de l’est du pays contrôlé par le maréchal Khalifa Haftar. Malgré l’absence de reconnaissance officielle, plusieurs sources évoquent des contacts discrets et des convergences d’intérêts sécuritaires, notamment sur la lutte contre les groupes islamistes et le suivi des influences turque et iranienne en Méditerranée. Ces interactions, non confirmées officiellement, s’inscrivent dans une stratégie israélienne plus large visant à développer des relais informels dans des zones politiquement fragmentées.

Dans la Corne de l’Afrique, le Somaliland s’est progressivement imposé comme un espace d’intérêt discret pour Israël. Tel-Aviv a d’ailleurs été le premier pays à reconnaître l’indépendance de cette région autonome du nord de la Somalie en décembre 2025. Des échanges informels existent depuis plusieurs années, notamment autour d’enjeux sécuritaires et logistiques liés à la mer Rouge et au golfe d’Aden. Cette présence s’inscrit dans une logique de projection stratégique visant à mieux surveiller les routes maritimes et les activités des Houthis au Yémen, alliés de l’Iran, dans une zone devenue hautement sensible pour le commerce mondial.

Cette réalité rappelle une constante du Moyen-Orient : dans la région, l’absence de reconnaissance officielle n’a jamais empêché l’existence de relations politiques, économiques ou sécuritaires. Les accords d’Abraham n’ont pas créé ce mouvement ; ils l’ont rendu visible. Reste désormais à savoir si la guerre à Gaza n’en a suspendu que le calendrier, ou si elle en a profondément changé les conditions.