Après une série d’attaques fin avril au Mali, impliquant le JNIM affilié à Al-Qaïda et des séparatistes du nord, la menace s’est rapprochée de Bamako. L’Algérie a aussitôt réaffirmé son soutien à “l’unité” de son voisin du sud et son rejet du “terrorisme”.
Un message officiel destiné à répondre aux accusations d’ambiguïté, Bamako soupçonnant Alger de ménager certains groupes du nord malien sous couvert de médiation.
Mais derrière cette mise au point demeure une tension plus profonde : le Mali cherche à s’éloigner de l’influence algérienne, alors que la crise sécuritaire rend son voisin difficile à contourner.
Alger revient au cœur du jeu car la crise malienne touche à la fois sa frontière sud, son rôle historique de médiateur au Sahel et son bras de fer régional avec le Maroc.
• LOIN DE BAMAKO, AUX PORTES DE L’ALGÉRIE
À 1 200 km de Bamako, le nord du Mali échappe depuis des années au contrôle total de l’État.
Connectée au sud algérien par les circulations sahariennes et des communautés touarègues et arabes présentes de part et d’autre de la frontière, cette vaste zone, appelée Azawad par les autonomistes, concentre rébellions, trafics, rivalités locales et expansion jihadiste.
Pour Alger, cette crise voisine peut devenir un enjeu de sécurité nationale.
• L’ACCORD D’ALGER, LE CADRE QUE BAMAKO A ENTERRÉ
En 2015, l’Algérie parraine un accord de paix entre Bamako et des groupes armés du nord malien, destiné à éviter l’indépendance de l’Azawad et à mieux intégrer le nord dans les institutions.
Alger voulait maintenir l’unité du Mali par le compromis. Selon l’IRIS, l’accord devait accorder plus d’autonomie au nord, intégrer certains combattants rebelles dans l’armée nationale et financer le développement de cette région marginalisée.
Mais fin 2023, la rupture s’accélère après l’accueil à Alger de figures du nord malien et un rappel des ambassadeurs des deux pays. Quelques semaines plus tard, en janvier 2024, Bamako annonce sortir de l’accord.
• BAMAKO PRÉFÈRE MOSCOU ET UNE SOLUTION MILITAIRE
Après deux coups d’État en 2020 et 2021, la junte malienne rompt avec ses anciens partenaires diplomatiques et sécuritaires : départ des forces françaises et de l’ONU, reconquête militaire du territoire avec l’appui de Moscou.
Bamako entend restaurer l’autorité de l’État, mais Alger juge cette stratégie trop brutale, estimant qu’une réponse uniquement militaire risque d’aggraver la crise et de faire déborder l’instabilité vers son propre sud.
• LES LIMITES DU PARI MILITAIRE DE BAMAKO
Les attaques d’ampleur de fin avril, au cours desquelles le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a été tué, donnent du poids aux craintes d’Alger.
Elles ont aussi révélé une convergence ponctuelle entre le JNIM et des séparatistes touaregs du Front de libération de l’Azawad (FLA), face à l’État malien. De quoi fragiliser le pari militaire de Bamako et de son partenaire russe.
En Algérie, le quotidien El Khabar y voit l’échec de la stratégie militaire de la junte après l’abandon de l’accord d’Alger.
• ALGER CONDAMNE, MAIS GARDE SES CANAUX
Cette position a été formulée le 27 avril par le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, qui a réaffirmé le soutien de son pays à “l’unité du Mali, territoire, peuple et institutions”, ainsi que son rejet de “toutes les formes et manifestations du terrorisme”.
Mais cette condamnation ne signifie pas qu’Alger renonce à ses canaux avec le nord malien. Pour Alger, ces contacts relèvent de la médiation ; pour Bamako, de l’ingérence.
• LE SAHARA OCCIDENTAL, L’AUTRE IRRITANT
À cette crise s’ajoute le dossier du Sahara occidental. Le 10 avril, le Mali a retiré sa reconnaissance de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et soutenu le plan d’autonomie proposé par le Maroc.
Pour Alger, soutien historique du Front Polisario, ce choix est un signal politique fort : Bamako se rapproche de Rabat, son grand rival régional. Le média marocain Ahdath.info est allé jusqu’à suggérer un lien entre ce revirement diplomatique malien et les attaques de fin avril, laissant entendre une implication algérienne, sans fournir de preuve vérifiable.
• LE PARADOXE ALGÉRIEN
Toute l’ambiguïté est là. L’Algérie n’a aucun intérêt à voir le Mali se fragmenter : un Azawad indépendant à sa frontière sud pourrait offrir aux factions jihadistes et autres groupes armés un espace d’instabilité directement connecté à son propre territoire.
Mais Alger rejette la méthode de Bamako. Elle estime que les groupes armés touaregs et arabes du nord, signataires de l’accord d’Alger, doivent rester dans un cadre politique, faute de quoi ils risquent de se rapprocher davantage des jihadistes.
Malgré la rupture initiée par Bamako, l’Algérie reste donc liée à la crise malienne par sa géographie, ses réseaux frontaliers et ses impératifs de sécurité. Une réalité qui la rend difficile à écarter, même pour une junte qui conteste désormais ouvertement son rôle.
Sources principales: IRIS – Observatoire du Maghreb, Akram Kharief, “Algérie-Mali : chronique d’une rupture annoncée”, février 2024 ; ministère algérien des Affaires étrangères / APS ; Reuters ; AP ; ministère marocain des Affaires étrangères ; El-Khabar ; Ahdath.info.